Pêcheur

de la mer

Intérieure

Préface

 

Sur les raisons de ne pas

lire de science-fiction



    Ceux qui ne lisent pas de science-fiction, et même certains de ceux qui en écrivent, aiment croire ou feindre de croire que les thèmes abordés par cette littérature nécessitent une connaissance intime des mécanismes célestes et de la théorie des quanta, et seraient par conséquent compréhensibles seulement pour des lecteurs travaillant pour la NASA et capables de programmer leur magnétoscope sans accroc. Ce fantasme donne aux auteurs de science-fiction un sentiment de supériorité, et à ceux qui refusent d’en lire, une excuse commode. Je ne comprends pas l’attitude de ces gens qui se lamentent et se réfugient dans les grottes profondes, douillettes et mal aérées de la technophobie. Rien ne sert de leur dire que peu d’écrivains de science-fiction s’y connaissent mieux qu’eux. Nous aussi, nous nous retrouvons généralement avec vingt minutes des Simpson et la moitié d’un match de catch sur nos vidéocassettes alors que nous voulions enregistrer « Les chefs-d’œuvre de l’art dramatique » sur la BBC. La plupart des thèmes scientifiques de la science-fiction sont parfaitement accessibles et même familiers à n’importe quel lecteur qui est allé au lycée jusqu’en Terminale. Du reste, le lecteur ne devra pas passer d’examen à la fin de sa lecture : ces récits ne sont ni des cours d’ingénierie camouflés, ni cette invention diabolique qu’on appelle les « problèmes de maths », mais tout bêtement des histoires. La science-fiction, c’est de la fiction qui aborde certains sujets pour leur beauté, leur intérêt, et notamment leur intérêt humain. Si ingrat et inexact que soit le terme de « science-fiction », il est toutefois vrai que la « science » y modifie la « fiction », tout en étant à son service.

    C’est ainsi que le thème principal de mon roman La Main gauche de la nuit n’a rien de scientifique, ni aucun rapport avec la technique. C’est juste une fiction d’ordre physiologique faisant intervenir une modification du corps : pour les habitants de Gethen, un monde imaginaire, la notion de sexe propre à chaque individu telle que nous la connaissons, n’existe pas. Chaque Géthénien est la plupart du temps neutre du point de vue sexuel, avec une période de rut mensuel, tantôt en tant que mâle, tantôt en tant que femelle. Un Géthénien peut donc à la fois engendrer et porter des enfants. Que cette invention frappe le lecteur par son étrangeté, par sa perversité ou par son pouvoir de fascination, point n’est besoin d’une grande intelligence scientifique pour la comprendre, ni pour en saisir toutes les implications dans le récit.

    Un autre élément de ce roman est le climat de la planète, qui se trouve au moment du récit en plein âge glaciaire. L’idée est simple : il fait froid, très froid, toujours froid. Tout le reste, les ramifications, la complexité et les résonances de ce thème, est affaire d’imagination.

    La Main gauche de la nuit diffère d’un roman réaliste seulement en ce qu’il demande au lecteur d’accepter temporairement certains changements limités et particuliers dans la réalité qu’il décrit. Au lieu de se situer sur Terre pendant une période interglaciaire parmi des personnes de deux sexes bien distincts (comme par exemple dans Orgueil et préjugés de Jane Austen, ou n’importe quel autre roman réaliste), La Main gauche de la nuit se déroule sur la planète de Gethen pendant une période glaciaire parmi des androgynes. Et il ne faut pas oublier que ces univers sont tous deux imaginaires.

    Bien qu’elles puissent également être ludiques et décoratives, les transpositions propres à la science-fiction jouent un rôle majeur dans la nature et la structure de l’œuvre. Qu’elles soient développées et explorées principalement pour leur intérêt intrinsèque, ou qu’elles servent avant tout de métaphore ou de symbole, elles sont élaborées et s’incarnent au sein du roman sur un plan social et psychologique, dans la description, l’action, l’émotion, la suggestion et les images. La description sera probablement un peu plus « dense », pour reprendre un terme employé par Clifford Geertz, en science-fiction que dans la fiction réaliste, qui fait appel à une communauté d’expérience supposée. Toutefois, la compréhension d’une œuvre de science-fiction n’offre pas plus de difficultés que celle de n’importe quelle fiction complexe. Le monde de Gethen est moins familier, mais en réalité infiniment plus simple que la société anglaise d’il y a deux cents ans que Jane Austen a analysée et recréée avec tant de verve. Il faut un certain temps pour se familiariser avec ces deux univers, car nous ne pouvons en faire l’expérience que par le langage, par la lecture. Toute fiction nous propose un monde habituellement hors de notre portée, parce qu’il se situe soit dans le passé, soit dans des lieux lointains ou imaginaires, ou parce qu’il décrit des expériences que nous n’avons pas vécues, ou nous fait découvrir des esprits différents du nôtre. Pour certains lecteurs, ce changement d’univers, ce dépaysement, est une barrière insurmontable, pour d’autres, une aventure passionnante et un plaisir.

    Ceux qui ne lisent pas de science-fiction, mais qui l’ont au moins honnêtement tenté, lui reprochent souvent d’être inhumaine, élitiste, et ils la taxent de littérature d’évasion. Par ses personnages, à la fois conventionnels et extraordinaires, disent-ils, qui sont autant de génies, de héros de l’espace, de super-pirates et d’androgynes, elle s’évade de la réalité que les gens du commun doivent affronter, manquant ainsi à une fonction essentielle de la fiction. Si éloignée de nous que soit l’Angleterre de Jane Austen, avancent-ils, ses personnages sont immédiatement pertinents et révélateurs : en lisant leur histoire, c’est sur nous-mêmes que nous apprenons quelque chose. La science-fiction n’a-t-elle rien d’autre à offrir que l’évasion ?

    Le syndrome du personnage en carton-pâte a en effet marqué les débuts de la science-fiction, mais cela fait maintenant plusieurs décennies que des écrivains utilisent ce genre littéraire pour analyser les individus et les relations humaines. Je fais partie de ces écrivains. Un décor imaginaire peut se révéler idéal pour aborder certains thèmes et certains destins. Il est également juste d’affirmer qu’une importante partie de la fiction contemporaine ne repose pas sur l’étude de personnages. Cette fin du vingtième siècle n’est pas individualiste comme les époques élisabéthaine et victorienne. Réalistes ou non, les récits contemporains aux narrateurs peu fiables, aux points de vue et perspectives multiples, donnent rarement la priorité à la profondeur psychologique. La science-fiction et son extraordinaire liberté dans la métaphore ont cependant permis à maints écrivains de pousser leur exploration très loin, bien au-delà des limites de l’individualité, tels des sherpas sur les versants du monde postmoderne.

    Pour ce qui est de l’élitisme, c’est peut-être le scientisme qui constitue le fond du problème, à savoir l’avance sur le plan technique confondue avec la supériorité morale. L’impérialisme de la haute technocratie égale en arrogance l’ancien impérialisme raciste. Pour le technophile, tous ceux qui ne sont pas dans le coup, sur le réseau, et qui ne possèdent pas les outils adéquats, comptent pour rien. Ce sont des prolos, des masses, des non-entités dépourvues de visage. Qu’il s’agisse de fiction ou d’histoire, ce ne sont pas de ces gens-là qu’il saurait être question, mais seulement des gamins qui possèdent les gadgets aseptisés et hors de prix. La définition de l’humanité qui découle de cette vision se restreint ainsi à ceux qui ont accès à une technique sophistiquée et en plein essor. Et la notion de technique est elle-même restreinte à cette définition. J’ai entendu un jour un homme affirmer avec le plus grand sérieux que les Indiens d’avant la découverte de l’Amérique ne maîtrisaient aucune technique. Comme chacun sait, la poterie cuite au four est une substance entièrement naturelle, les paniers mûrissent en été sur les arbres et le Machu Picchu est sorti tout seul de terre.

    Limiter l’humanité aux producteurs et aux consommateurs de techniques de pointe est une idée tout à fait étrange. Cela revient à limiter l’humanité aux Grecs, aux Chinois ou à la classe moyenne supérieure britannique, ce qui serait franchement en laisser un peu trop de côté.

    Il est cependant vrai que toute fiction est contrainte de laisser de côté la plus grande partie de l’humanité. Un récit qui traite de techniques de pointe peut légitimement ne rien dire d’autres techniques, de même qu’un récit qui a pour sujet les adultères en banlieue résidentielle peut omettre les pauvres du centre-ville, ou une fiction sur la psyché masculine, les femmes. Une telle omission peut toutefois être interprétée, selon le cas, comme l’affirmation selon laquelle l’avance technique est synonyme de supériorité, ou l’humanité se résume à la classe moyenne blanche, ou seuls les hommes valent la peine qu’on écrive sur eux. Les jugements d’ordre moral et politique par omission sont légitimés par la conscience que l’auteur a de les porter, dans la mesure où sa culture lui permet une telle lucidité. Au fond, cela revient à assumer ses responsabilités. Ce sont le refus de l’auteur d’assumer ses responsabilités, son inconscience délibérée, qui sont élitistes et qui appauvrissent considérablement notre fiction, quel que soit son genre, y compris le réalisme.

    Je n’accepte pas le jugement selon lequel, par l’emploi d’images et de métaphores évoquant d’autres mondes, l’exploration de l’espace, le futur, ou des techniques, des sociétés et des êtres imaginaires, la science-fiction s’évade de tout ce qui est en rapport avec l’humanité et avec nos vies. Quand elles sont la création d’un écrivain sérieux, ces images et ces métaphores sont des images et des métaphores de nos vies, légitimement romanesques, des manières symboliques de traduire ce qui ne peut être formulé autrement, sur nous, sur notre existence et sur nos choix, ici et maintenant. La particularité de la science-fiction est d’élargir cet ici et ce maintenant.

    Tout dépend de ce qui vous intéresse. Pour certains, seuls les êtres humains sont intéressants. Ils se moquent éperdument des arbres, des poissons, des étoiles, du fonctionnement des machines ou de la raison pour laquelle le ciel est bleu. Leur centre d’intérêt est exclusivement humain, souvent avec l’encouragement de leur religion. Ces personnes ne seront guère susceptibles d’aimer la science ou la science-fiction. Semblable en ceci à toutes les sciences, sauf l’anthropologie, la psychologie et la médecine, la science-fiction ne se consacre pas exclusivement à l’être humain. Son champ d’étude englobe d’autres êtres vivants et d’autres aspects de l’existence. Elle peut traiter des relations humaines – grand sujet de la fiction réaliste – mais aussi bien des relations entre une personne et autre chose, un autre être vivant, une idée, une machine, une expérience ou une société.

    Enfin, certains lecteurs me confient qu’ils fuient la science-fiction parce qu’elle est déprimante. C’est une réaction tout à fait compréhensible s’ils sont tombés sur un filon de récits édifiants post-holocauste ou sur une bande d’auteurs branchés qui essaient de pleurnicher plus fort les uns que les autres, ou font une overdose de réalisme capitaliste tendance sordide dans la veine métal-punk-virtuel-noir. Je crois néanmoins que cette accusation d’être déprimant reflète souvent la timidité ou la mélancolie du lecteur, sa méfiance vis-à-vis de tout changement et, plus généralement, vis-à-vis de l’imagination. Beaucoup de gens prennent peur ou se sentent déprimés s’ils doivent penser à quelque chose qui ne leur est pas parfaitement familier. Ils ont peur de ne plus rien contrôler. Si c’est un livre traitant de sujets qu’ils ne connaissent pas à fond, ils ne le liront pas, si c’est une couleur différente, ils la haïront, si ce n’est pas un Mac Donald, ils ne mangeront pas là. Ils refusent d’admettre que le monde a existé avant eux, qu’il est plus grand qu’eux et qu’il continuera d’exister après leur mort. Ils n’aiment pas l’histoire. Ils n’aiment pas la science-fiction. Qu’ils mangent donc au Mac Do et soient éternellement heureux au Paradis.

    Après avoir évoqué les raisons qu’on peut avoir de ne pas aimer la science-fiction, je vais donner les raisons que j’ai personnellement de l’aimer. J’aime la plupart des genres littéraires, généralement pour les mêmes qualités, dont aucune n’est particulière à un genre. J’aime en science-fiction les vertus suivantes : la vitalité, l’ampleur et la précision de l’imagination, l’aspect ludique, la richesse et la puissance de la métaphore, la liberté par rapport aux attentes et aux maniérismes littéraires conventionnels, la sincérité morale, l’esprit, le punch, et enfin, la beauté.

    Permettez-moi de m’attarder un instant sur ce dernier mot. La beauté d’une histoire peut être d’ordre intellectuel, comme celle d’une preuve mathématique ou d’une structure cristalline, ou d’ordre esthétique, comme celle d’un travail bien fait, ou humaine, émotionnelle et morale. Elle peut même être les trois à la fois. Malgré tout, les critiques et les analystes de science-fiction considèrent encore trop souvent une histoire comme un pur assemblage d’idées, comme si le « message » intellectuel était tout. Ce réductionnisme cause un tort considérable aux techniques et aux expérimentations sophistiquées et puissantes d’une grande partie de la science-fiction contemporaine. Alors que les écrivains de science-fiction utilisent la langue en post-modernistes, les critiques, en retard sur eux de plusieurs décennies, ne parlent même pas de ce travail sur la langue, sourds aux suggestions des sons, des rythmes, des échos, des structures, comme si le texte n’était qu’un simple véhicule pour les idées, un peu comme le revêtement gélatineux d’un médicament. C’est une vision naïve qui passe complètement à côté de ce que je préfère dans le meilleur de la science-fiction : sa beauté.

Ursula K. LE GUIN

Traduction : Anne-Judith DESCOMBEY

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