Je suis tombé dessus sans prévenir : dominant une sorte de haie d’églantine, un fouillis de fleurs de jardins, lilas, dahlias et rosiers redevenus sauvages, un tertre de gazon s’élevait à l’écart de la Loire. Construction artificielle, le tertre avait servi de fondation à une haute demeure, une sorte de château de brique rouge et pierre de taille d’un blanc crèmeux, dont il ne restait qu’une ruine étrange, un pan de mur, haut de deux étages, percé de larges fenêtres rectangulaires ouvertes sur le ciel. Maçonné de briques rouges et de pierre blanche, il semblait s’appuyer sur les décombres d’une vaste cheminée en pierre de taille. Un séquoia à l’écorce mousseuse se déployait au pied du tertre, ombrant à la fois le mur et l’anse de sable toute proche au bas de laquelle s’écoulait le fleuve. Au-delà s’étendait une plage de sable fin.
Sur le coup, je n’ai pas pensé à une plage, j’ai pensé à un coin de pêche tranquille et à la tête de Gaspard quand je le lui ferai découvrir. J’avais trouvé un lieu, j’en étais le découvreur, l’Inventeur, comme on dit, Le silence, peuplé du seul bruissement des feuilles, était curieux, mais je repoussai d’un mouvement de tête le léger sentiment de gêne que je ressentais. A un moment, une sorte de glissade dans le sable m’a fait tourner la tête ; j’ai cru voir une ombre glisser dans le sable clair, suivi du floc-floc de poissons sautant hors de l’eau. Possédé par la magie du lieu, je me suis déshabillé, une anse de cailloutis fermait la plage, l’eau y était profonde et j’y ai plongé : seul, entre ciel et fleuve, nu, riant et ivre de liberté.
11cm x 23 cm. 304 pages. ISBN : 9782952737005 Prix : 22,00€
Quand je me réveillai, je me retournai sur le dos, agacé par les moustiques qui me dévoraient la nuque. Ça me démangerait, ce soir, je ne me souvenais de rien, juste d’un sommeil profond, d’un moment de paix. Des froufrous s’éloignèrent avec de petits cris ; je gardai les yeux fermés, savourant le dernier moment qui précède l’éveil, ne me souciant nullement de la débandade que mon mouvement avait provoquée. Je voulus à nouveau glisser dans ma rêverie, et je ne vis rien, pas même ces images déjà floues glissant dans l’oubli, le noir, aucun souvenir, je ne savais plus ce que je faisais ici.
On me piquait dans le cou, ça me piquait à gauche, je pivotais la tête vers la droite, les piqûres cessèrent à gauche et s’éveillèrent à droite, une ligne d’aiguilles qui me pénétrait comme si j’avais le cou pris dans une branche de ronces qui aurait fait le tour de ma tête pendant mon sommeil, m’enserrant dans un piège létal. Un faux proverbe me vint en tête : Qui sent ses veines, voit ses chaînes. C’était une phrase idiote, mais elle me fit ouvrir les yeux.
Je me secouai, je voulus crier mais un son faible sortit de ma bouche et je me sentis englué dans un tel état de torpeur que je peinai à soulever ma tête ; quant à me retourner, c’était au-dessus de ma volonté, je bougeai au ralenti, j’entendis une sorte de battement sourd et précipité.
Introduction
Le monstre fait de nous des hommes. S’il y a monstre tapi sur les bords du fleuve, au milieu des buissons, des ombres et de la nuit, quel est-il ? A quoi ressemble-t-il ? Que fait-il ? Et que font les hommes, réellement ?
Si le monstre existe, c’est qu’il se repaît de nos peurs et de nos lâchetés, et que nul ne peut le ramener au néant dont il se prétend issu. Ni dieu, ni diable, le monstre révèle les âmes, les corps, leurs désirs. Il oblige à prendre position, les caractères de chacun se développent, force, faiblesse, imagination, réalité, résistance, soumission, évasion... Je ne sais si le monstre existe, mais je sais qu’il a mille visages.
Ce qui est merveilleux dans le fantastique tient à cela que la réalité et la fiction s’y pervertissent avec énergie et passion. A force de suivre des traditions et de regarder vers le passé, le réalisme relève souvent d’un travail fantastique pour cacher ses manques. A l’opposé, la fiction et le fantastique permettent de décrire la réalité, avec passion, et avec une précision d’entomologiste.